La pierre et le creuset
Chéridoux et moi, on écoute les livres audio de Harry Potter au lit. Avec la voix de Stephen Fry. Ça nous fait rêver et ça nous berce. On essaye d’écouter un chapitre tous les soirs, mais on s’endort souvent dessus. Alors, on recommence. On est dans le premier tome : « Harry Potter à l’école des sorciers ». Celui avec la pierre philosophale et le Miroir du Riséd.
Je me dis… Les vrais artistes ont besoin de l’art, comme Harry avait besoin de la pierre philosophale !
Voldemort la convoitait pour en jouir : l’immortalité, le pouvoir, la permanence de son ego.
Harry, lui, ne la voulait ni pour en jouir ni pour la posséder. Il la voulait pour protéger ses amis Ron et Hermione. Ceux qu’il aimait. Il la voulait aussi pour empêcher Voldemort de s’en emparer.
C’est la même ligne de fracture chez les artistes.
Certains chatouillent les muses afin d’être simplement « connus » — les premiers pas vers le fantasme d’une postérité narcissique. Ils travaillent pour se créer un « brand ». Accéder à la richesse, au prestige. Par la pierre, par l’art, ils cherchent un trône.
D’autres, que j’appelle « les vrais », veulent seulement utiliser l’art.
L’art est un instrument, un creuset.
Une boîte à outils qui permet de traverser la vie en faisant ce qu’on aime.
Mais surtout : faire du beau à partir du laid. Donner une forme à son ressenti. Transformer un échec ou un deuil en quelque chose de rédempteur.
L’art, la littérature, n’est pas un luxe qu’on caresse — Gollum et son précieux.
Pour ceux qui en ont vraiment besoin, la création est ce qui les empêche de sombrer.
Ça peut sembler magique, la création, et en vérité, ça l’est. Ça ressemble à l’alchimie. Comme pour créer une pierre philosophale, tout commence par l’œuvre au noir — la nigredo — un endroit de crise, de dissolution, de putréfaction. Quelque chose doit mourir. Ensuite, on passe à l’œuvre au blanc — l’albedo — la purification, le lavage. Le chaos se clarifie. Puis, on passe au jaune, à l’éveil, à l’aube — la citrinitas. On finit dans le rouge, dans le feu — la rubedo — l’achèvement, l’union des opposés, la pierre.
Ça semble complexe, mais faire de l’or avec la mort — ou faire de l’or avec de la marde — s’avère plus intuitif qu’on croit quand on n’a pas le choix.
Ce qui compte, au final, n’est pas l’œuvre. Je sais que ça semble étrange de dire ça en art. Mais non, ce qui compte vraiment, c’est ce que l’opération fait de celui qui travaille. Ça le transforme. Et ce sont les marques de cette transformation qui permettent d’instruire et d’aider.
En fait, si. L’œuvre compte. Et il y en a de sublimes, des œuvres. Mais je trouve que les petites œuvres imparfaites aussi ont une valeur, car, comme les chefs-d’œuvre, elles sont toutes le résultat d’un cheminement humain.
Comme la pierre philosophale, l’art ne se laisse approcher que par ceux que l’amour protège. Comme l’amour a protégé Harry de Quirrell.
Les autres se consument à vouloir s’en servir comme miroir — du Riséd — de leur vanité.
Ce n’est pas la pierre qui sauve, c’est le creuset où on accepte de se recréer.
Ouain, faque ça fait réfléchir, Harry Potter !
