Ciboulette de marée

6 août 2026 0 Par Laurence_Baribeau


Je marchais, je flânais, sur les berges de l’île d’Orléans.


Simple cueilleuse.

Simple amoureuse.


J’étais partie à la recherche de nouvelles plantes avec lesquelles bavarder.


Je regardais les herbes de l’estran, les laisses de marée,

quand, en ce beau mois de juin 2026, j’ai rencontré

la ciboulette.


Je ne l’aurais probablement pas reconnue si ce n’avait été juin

et si les talles n’avaient pas été en fleurs.


Je connais bien ces petits globes violets

que je vois tous les jours au jardin communautaire.

On les laisse passer sans les cueillir.


Et pourtant.

Au bord du Fleuve,

entre la boue et le courant,

parmi les algues et les cailloux,

elle m’a arrêtée.


J’ai reconnu une vieille compagne

dans un paysage nouveau.


Et ça m’a émerveillée.



Fleur de l’estran,

comment es-tu arrivée ici ?


Comment as-tu su

que ce rivage battu

était le tien ?


Tu t’enracines sans permission.

Tu fleuris sans attendre.


Tu ne demandes pas

que le monde soit doux

pour continuer à vivre.


La marée haute vient.

Elle t’engloutit.

La marée basse revient.

Elle expose tes fleurs chétives,

maganées de sel

et de fioul de cargo.


Et pourtant.

Tu ne résistes pas aux marées,

tu apprends leur danse.


Tu te plies au vent sans rompre,

léchée d’embruns,


et je suis certaine que tu ris

quand l’eau se retire :

petits cheveux punks mauves,

ébouriffés,


pensées vertes dressées vers le ciel.


Tu sais quelque chose

que j’oublie parfois :


Tout n’a pas à être réglé

avant de recommencer à vivre.



Mon deuil est une marée aussi.

Il monte,

cogne contre ma tige,

enserre mes racines dans la boue froide,

puis repart.


La ciboulette de marée le sait :

la mer viendra.

La mer repartira.


Les marées obéissent à la lune.


Mon deuil aussi,

peut-être.


Alors je grandis,

comme toi,

dans des conditions imparfaites.

Fleur de l’estran.


LSB, île d’Orléans et Lac Simon, juin et août 2026