Ciboulette de marée





Je marchais, je flânais, sur les berges de l’île d’Orléans.
Simple cueilleuse.
Simple amoureuse.
J’étais partie à la recherche de nouvelles plantes avec lesquelles bavarder.
Je regardais les herbes de l’estran, les laisses de marée,
quand, en ce beau mois de juin 2026, j’ai rencontré
la ciboulette.
Je ne l’aurais probablement pas reconnue si ce n’avait été juin
et si les talles n’avaient pas été en fleurs.
Je connais bien ces petits globes violets
que je vois tous les jours au jardin communautaire.
On les laisse passer sans les cueillir.
Et pourtant.
Au bord du Fleuve,
entre la boue et le courant,
parmi les algues et les cailloux,
elle m’a arrêtée.
J’ai reconnu une vieille compagne
dans un paysage nouveau.
Et ça m’a émerveillée.
―
Fleur de l’estran,
comment es-tu arrivée ici ?
Comment as-tu su
que ce rivage battu
était le tien ?
Tu t’enracines sans permission.
Tu fleuris sans attendre.
Tu ne demandes pas
que le monde soit doux
pour continuer à vivre.
La marée haute vient.
Elle t’engloutit.
La marée basse revient.
Elle expose tes fleurs chétives,
maganées de sel
et de fioul de cargo.
Et pourtant.
Tu ne résistes pas aux marées,
tu apprends leur danse.
Tu te plies au vent sans rompre,
léchée d’embruns,
et je suis certaine que tu ris
quand l’eau se retire :
petits cheveux punks mauves,
ébouriffés,
pensées vertes dressées vers le ciel.
Tu sais quelque chose
que j’oublie parfois :
Tout n’a pas à être réglé
avant de recommencer à vivre.
―
Mon deuil est une marée aussi.
Il monte,
cogne contre ma tige,
enserre mes racines dans la boue froide,
puis repart.
La ciboulette de marée le sait :
la mer viendra.
La mer repartira.
Les marées obéissent à la lune.
Mon deuil aussi,
peut-être.
Alors je grandis,
comme toi,
dans des conditions imparfaites.
Fleur de l’estran.
LSB, île d’Orléans et Lac Simon, juin et août 2026
