Kintsugi

8 mai 2026 Non Par Laurence_Baribeau


Avant l’or 


N’ayez pas besoin de moi. 

Je suis plus fragile que vous pensez. 


Ne me demandez rien — 

je n’oserai rien.  


Ne demandez pas à la bête assoiffée 

de servir le thé. 


Je fuis de toutes parts, 

mes mains tremblent sous le poids-porcelaine. 


Je suis en plein kintsugi, 

mais je n’ai pas encore l’or. 


Mes fissures respirent trop fort. 


Éclopée en réparation, 

les rituels sociaux 

sont des armures infinies, 

des caps d’acier 

sur un flanc encore ouvert, 

sur des racines arrachées. 


Ne force pas l’ouverture : 

tu n’y verras 

que l’os pâle, 

la peur encore vive. 


Je cherche mon trésor 

dans mes décombres. 


Je n’erre pas par choix — 

je chemine, 

je traverse, 

je respire. 


Je ne tends pas la tasse. 

Va boire ailleurs. 


Et si j’y suis, 

ne m’appelle pas. 


Ou bois-moi — 

tasse fêlée 

qu’on dépose avec précaution 

avant de la renverser. 


La guérison est lente. 


Les racines 

n’ont pas d’horloge. 


Elles poussent quand même, 

dans le silence qui tient. 


Après l’or 


N’ayez plus peur de moi. 


Je suis toujours fragile, 

mais je sais où je brille. 


Vous pouvez demander, 

je saurai répondre — 

ou me taire. 


On me disait “pas assez” 

je marche maintenant 

avec la lenteur précise 

des choses réparées. 


La bête assoiffée 

boit d’abord pour elle-même, 

puis sert le thé. 


Le kintsugi a pris. 


L’or ne cache rien : 

il souligne ce qui a survécu au poids, 

il sublime la fêlure. 


Mes rituels sont devenus des choix. 

Mon armure se repose. 


Les caps d’acier 

sonnent comme des cloches légères 

au-dessus d’anciens flancs ouverts, 

au-dessus de racines qui reprennent. 


Regarde mes fissures : 

elles ne s’ouvrent plus 

comme des plaies — 

elles respirent 

comme des lignes de lumière, 

parfois impatientes. 


Je n’ai pas trouvé l’or en vous. 

Je l’ai trouvé en moi, 

mélangé à la poussière 

et à la patience. 


Je tends parfois la tasse — 

pas pour être vidée, 

mais pour partager 

une chaleur simple. 

Pis des niaiseries. 


Et si elle tombe, 

je ne la recollerai pas tout de suite. 

Je regarderai 

la lumière tranquille 

traverser. 


Veines d’amour saignent 

Or lent recoud l’absence 

Je palpite encore 


LSB, Gatineau, janvier et février 2026