J’m’ennuyais, Rèdj !


























J’m’ennuyais, Rèdj. Je voulais te trouver.
Toi qui te cachais, qui ne voulais pas qu’on te connaisse, mais qui laissais tes textes courir libres dans le monde entier.
J’avais envie de te rencontrer. Je suis allée là où ton écriture se trouve, en chair.
Automne 2010, je me suis rendue rue Wellington, à Ottawa, pour fouiller dans tes archives. J’ai parcouru tes cahiers avec des gants blancs. J’ai plongé dans tes pages jaunies. Dans les taches de café de tes manuscrits, ça sentait l’homme. L’odeur de la nuit, du tabac froid. La page de garde du cahier de l’Hiver de force donnait la clé : « lis tes ratures ». Et il y en avait beaucoup des ratures : profondes, volontaires. Surtout, des pages et des pages couvertes à l’encre bleue des premiers jets de tes œuvres. Je me suis jetée dedans comme dans un fleuve, mais c’était difficile à déchiffrer. L’écriture à la main d’un Autre est une porte entrebâillée. Ni ouverte ni fermée.
C’est dans tes gribouillis de coins de page, dans tes notes, dans tes petites adresses à toi-même, que je t’ai trouvé.
Je n’avais pas d’appareil photo, à l’époque (pas de téléphone intelligent). Seulement du papier blanc. Un crayon à mine.
Tes gribouillis, je me suis mise à les calquer. En suivant le geste de ta main, j’avais l’impression de danser avec un bout de ton âme.
Tu es un enfantôme, Rèdj. Tu ne voulais pas qu’on te connaisse et tu as réussi ton coup.
Disparaitre tout en restant.
Te cacher en t’exposant.
Fuir en laissant des traces partout.
*
J’m’ennuyais, Rèdj. Je voulais te trouver.
Août 2017, dans ta demeure de la rue Quesnel, dans le quartier de la Petite-Bourgogne, ton cœur a cessé de battre.
Il parait que ça s’est passé en haut de l’escalier. Presque un an jour pour jour après que ta Claire a rendu l’âme, en bas des mêmes marches.
Toi qui étais déjà invisible, maintenant que tu ne hantes plus Montréal, tu menaces de devenir complètement transparent, ou pire, opaque.
Ces petits bouts de papier calqués dans tes archives, c’est la rencontre la plus vraie que j’ai eue avec toi.
*
Cher enfantôme
Où que tu sois, tu es et resteras toujours
Un morceau des lettres de mon amour.
Un bout de cahier couleuré de bleu,
Taché par la tâche :
Celle d’avoir laissé couler, s’écouler
Le sang d’encre.
On va à ton œuvre comme on va à la rivière, Rèdj.
Pour s’abreuver.
Chaque fois qu’on a soif de toé.
Dans tes gribouillis,
Dans tes barbouillages
Ici git ton corps humain.

*
Je suis une lectrice, une attrapeuse de fantômes, une collectionneuse d’âme.
Je tends l’oreille dans le silence des pages.
Je respire le sens que tes mots véhiculent.
Je me nourris de l’amour caché dans l’encre.
Tes mots m’ont trouvée, Rèdj.
