Paumésie de los nadies – version d’icitte
Los nadies, Eduardo Galeano, el libro de los abrazos, 1989
Sueñan las pulgas con comprarse un perro y sueñan los nadies con salir de pobres, que algún mágico día llueva de pronto la buena suerte, que llueva a cántaros la buena suerte; pero la buena suerte no llueve ayer, ni hoy, ni mañana, ni nunca, ni en lloviznita cae del cielo la buena suerte, por mucho que los nadies la llamen y aunque les pique la mano izquierda, o se levanten con el pié derecho, o empiecen el año cambiando de escoba.
Los nadies: los hijos de los nadies, los dueños de nada.
Los nadies: los ningunos, los ninguneados, corriendo la liebre, muriendo la vida, jodidos, rejodidos:
Que no son, aunque sean.
Que no hablan idiomas, sino dialectos.
Que no profesan religiones, sino supersticiones.
Que no hacen arte, sino artesanía.
Que no practican cultura, sino folklore.
Que no son seres humanos, sino recursos humanos.
Que no tienen cara, sino brazos.
Que no tienen nombre, sino número.
Que no figuran en la historia universal, sino en la crónica roja de la prensa local.
Los nadies, que cuestan menos que la bala que los mata.
Les Riens, traduction de Los nadies par Pierre Guillaumin, Le livre des étreintes, 2012
Les puces rêvent de s’acheter un chien et les riens rêvent de ne plus être pauvres. Ils rêvent d’un jour magique où la chance tomberait du ciel, en une pluie drue ; mais la chance n’est pas tombée hier, elle ne tombera pas aujourd’hui, ni demain, ni jamais, pas même en petite bruine. Les riens ont beau la réclamer, leur main gauche a beau leur démanger, ils peuvent toujours se lever du pied droit ou commencer l’année avec un balai neuf.
Les riens : enfants de personne à qui rien n’appartient.
Les riens : les aucuns, les inexistés, ceux qui courent en vain, ceux qui se tuent à vivre, les mal pris, éternellement mal pris :
Qui ne sont pas, même s’ils sont.
Qui ne parlent pas une langue, mais un dialecte.
Qui n’ont pas de religion, mais des superstitions.
Qui ne sont pas artistes, mais artisans.
Qui n’ont pas de culture, mais un folklore.
Qui ne sont pas des êtres humains, mais des ressources humaines.
Qui n’ont pas de visage, mais des bras.
Qui n’ont pas de nom, mais un numéro.
Qui ne figurent pas dans l’histoire du monde, mais dans les pages des faits divers.
Les riens qui valent encore moins que la balle qui les tue.
Les pas grand-chose
Shu pas grand-chose
parmi…
les pas grand-chose.
On m’a appris
à pas trop prendre de place.
À parler moins fort.
La fermes-tu ta gueule ?
À rêver moins grand.
Pour qui tu te prends ?
À pas déranger.
Fuck off, esti.
Les puces rêvent d’un chien
pour voyager.
Moi…
je rêvais juste
que la chance me voie.
Qu’un jour
elle tombe sur moi
comme une pluie d’été
qui choisit enfin
mon jardin.
Moi
je rêvais juste
que TU me voies.
Mais t’es passé à côté.
Comme ma chance.
Comme une bruine d’été
qui arrose la voisine,
la cousine,
Aline.
Pas mwé.
Les pas grand-chose —
on nous dit :
Lève-toi du bon pied.
Gratte ta guitare.
Change de balai au Jour de l’An.
J’ai levé les deux pieds
pour être au-dessus de mes affaires.
Pattes en l’air.
J’ai gratté.
J’ai attendu.
Rien.
Pas grand-chose.
Les pas grand-chose…
C’est nous autres
quand on finit par y croire.
C’est moi
quand je t’écoute.
Quand on parle
pis que ça sonne trop.
Quand on crée
pis que ça vaut pas tant que ça.
Quand on souffre
pis que c’est pas si pire.
On est là.
Mais pas vraiment.
On vit pas.
On vivote.
On a un corps
pour travailler.
Juste un corps
pour travailler.
Un numéro
pour exister.
Un numéro lamentable.
De série B.
Un dossier, peut-être,
quelque part.
Mais un nom ?
Un visage ?
Une histoire qui compte ?
Les pas grand-chose
ça coûte pas cher.
On les laisse se démerder.
Pis des fois…
rien que des fois…
ça coûte
moins cher
que la balle
quand j’ai décidé
que j’étais
de trop.
LSB, Gatineau, automne 2020 et février 2026
