Femmage à Célyne Sabourin (1953-2024)
Ma belle maman est décédée le 1er février 2024.
Voici le texte que j’ai lu à sa célébration de vie qui s’est déroulée à Hull le 9 mars.

Chère maman,
Tu nous as quittés le 1er février, à la maison, sous l’arbre de Noël, dans les bras de Papa, en lui faisant un clin d’œil. Havane n’était pas loin. Moi, Félix et Tristan avions pu te voir la veille.
Une belle façon de partir, je trouve.
Quelques jours plus tôt, je te visitais, je me souviens, je t’ai dit:
— Tu es courageuse, maman!
Et tu m’as répondu:
— Eh oui Laurence, je vis!
Hum j’ai pensé: c’est très philosophique tout ça.
«Je vis, donc, j’ai du courage!», c’est un peu du même genre que «Je pense, donc, je suis.»
Bref, tu as poursuivi:
— Mais, comme il disait l’autre: «t’appelles ça vivre, toi, Joe?»
— Quoi? Qui c’est qui a dit ça? j’ai demandé
— Ah, bin, je me souviens pu.
— OK. Je vais googliser… minute…C’est Jean-Pierre Ferland!
«T’appelles ça vivre toi, Joe?»
C’tune chanson.
Je ne connaissais pas cette chanson-là… On l’a écoutée.
Merci maman, 3 jours avant ta mort, de m’en apprendre encore.
De surcroît, sur la culture québécoise.
J’ai aimé apprendre avec toi et ce, jusqu’à la fin. Jusqu’à la toute fin.
Avant de partir, ce jour-là, je t’ai demandé: «Est-ce que ça va aller?»
Oui, je sais, c’est une questions stupide quand quelqu’un s’apprête à mourir, mais, c’est trop social le «ça va?», faut le demander.
Tu m’as répondu:
— Oh Laurence, tu sais moi, c’est toujours pareil: Ti-jean qui rit, Ti-jean qui pleure… Ça va être correct.
Ça me fait sourire, maintenant, quand je repense à cette conversation.
J’ai toujours aimé ta façon de t’exprimer, maman. Très imagée.
J’ai toujours aimé ton style.
Je t’ai toujours trouvé belle.
J’ai toujours été orgueilleuse de ça.
D’avoir une mère avec du style.
T’étais cool.
J’aime pas parler de toi à l’imparfait, «T’étais cool»
T’es toujours cool!
N’empêche, je ne peux mentir,
c’est difficile, le départ de la mère.
Quand je pense que tu ne seras plus là, parfois, ça me donne le vertige.
Et j’ai de la peine.
Une absence, un silence
Aussi grand que l’univers est grand.
Aussi long que l’univers est long.
Quand on perd notre mère, non seulement on perd la personne qui nous aime le plus, inconditionnellement, mais on perd aussi la personne qui nous connait le plus.
Une mère, c’est comme ton disque dur externe. Quand ta mémoire, quand ton système fait capout, que tu perds quelques fichiers, quelques idées, tu appelles ta mère et elle te téléverse ça directement dans l’âme! Les petits bouttes qui te manquent… et que parfois on voudrait bien ignorer… Mais ça n’oublie rien, une mère.
En te perdant, maman, parfois, j’ai peur que s’efface une partie de mon histoire. De notre histoire.
J’ai peur qu’il y ait des conversations que je ne pourrai plus jamais ravoir avec personne.
J’y ai réfléchis, et je pense avoir trouvé une solution. Restons positif.
Je pense donc qu’à l’avenir il me faudra donc écrire davantage.
Pour ne pas oublier.
Je t’en fais la promesse.
Tu continueras de vivre à travers ma plume.
On va se parler comme ça. Toi et moi.
Mais suffit de parler de la perte, car, après tout, c’est le marché, c’est le deal qu’on signe en venant au monde: les enfants survivront à leurs parents. C’est l’ordre naturel des choses.
D’ailleurs, j’ai une pensée pour tous ceux ici aujourd’hui, dans cette salle, qui ont perdu la mère et qui passent par le même chemin que moi et Félix.
On fait partie du même club, c’t’un club poche, mais
On se comprend.
Maman
Mamili
Je veux célébrer ta vie, maintenant.
Magnifique femme
Mère espiègle, faiseuse de tour
Aimante
Généreuse
Rieuse
Excellente décoratrice d’intérieure
Collectionneuse de Tintin
Instigatrice des plus belles tables de célébration… Toutes les fêtes du calendrier étaient soulignées… Félix s’en souvient!
Canotière aguerrie: tu me disais toujours que je faisais trop de bruit en canotant. «Laurence, il faut caresser l’eau. Silencieux comme les Indiens. » C’est pas toujours facile, mais j’essaye encore de le faire…
Grand-maman gâteau pour Tristan 🙂
Comme la devise du Québec
Ton pays
Je voudrais te dire:
Je me souviens !
Je me souviens et je suis reconnaissante
De m’avoir nourrie, logée, habillée, réconfortée
Encouragée, aidée. Toujours.
Même quand parfois, peut-être, je ne le méritais pas…
Merci de m’avoir si bien élevée.
Avec mes mots, aujourd’hui, moi aussi je veux t’élever.
Merci pour toutes les fois où tu es venue me chercher à mes pratiques de nage synchronisée.
Même si parfois tu m’a volontairement fait poireauter l’hiver à -40, pour me donner une leçon:
«shui pas ton taxi… j’irai te chercher quand j’aurai fini mes commissions.»
Merci pour la patience infinie.
Merci d’avoir toujours téléphoné.
De t’être toujours préoccupée.
Merci pour la frigousse.
Pour ma tête de pieuvre.
Merci d’avoir joué inlassablement à Horacio avec moi.
Merci de m’avoir rendu visite à Montréal.
Merci pour ce jeu que je voulais tellement en troisième année, Domino Rallye, mais qu’on ne trouvait nulle part. Je braillais, on a traversé la ville, fait j’sé pas combien de magasins, on est allés à Ottawa, au Bayshore… On a trouvé… Merci. Je me rends compte, en vieillissant, que t’étais pas obligée d’en faire autant. Tu as vraiment été très, trop généreuse.
Merci pour toutes les milles et une patentes qui font d’une vie une vie.
Merci d’avoir toujours … presque toujours… embarqué dans mes idées.
D’avoir été ma compagne de voyage au Portugal.
Ma compagne pour de nombreux shows: Aznavour, Zachary Richard, Francis Cabrel, Notre-Dame de Paris.
On partageait une passion pour les chansonniers français…
Dès que tu arrivais au chalet: la première chose que tu faisais, avant le Windex dans les fenêtres, qui était en soit une religion, c’était de partir le CD de Charles Aznavour… Tu disais toujours «Laurence, au chalet, c’est Aznavour… Que lui! Y’en a pas d’autres.»
Une autre chose drôle que tu disais: «Les Beatles, c’est mon époque Laurence, c’est pas ton époque…»
OK Boomeuse.
Bon, la liste d’anecdotes, de moments, est trop longue.
Je pourrais continuer comme ça toute la journée.
À te rendre hommage.
Non.
À te rendre femmage!
Je te fais la promesse que toute ma vie, je te rendrai femmage.
Maman, ma belle maman canard
Que la maladie a tout déplumée
Maman héron bleu
Maman bouleau blanc
Qui nous a nourris aux lacs, aux vents nord, aux pointe-à-rossi
Laisse ta Bécassine, comme tu m’appelais
ou ta Gélinotte huppée
Déposer ton corps dans le canot
Afin qu’il vogue sur de nouvelles rivières
Jusqu’à ce pays BLEU
Jusqu’à ce champs de LYS
Brillant
Où nous nous retrouverons un jour.
♪ ♫ Ma mère chantait toujours, lai lai lai
Une belle chanson d’amour
que je te chante à mon tour… ♪ ♫
chuuuut
Maman, c’est à mon tour de te border
Et je te borde dans l’eau
Je te borde dans le vent
Je te borde et te recouvre de cet écorce de bouleau blanc
Je te borde et je te fais plein de bisoux
Je te borde avec autant d’amour, de sécurité, de paix, de chaleur
que tu as su prodiguer.
Tout va bien se passer
Bonne nuit maman.
Fais de beaux rêves.
On se voit demain. On se voit bientôt.
Merci pour tout
MERCI
Pour la vie
Allez, je pousse le canot.
Bon voyage!
LSB, Gatineau, février-mars 2024